Lucerne – Les belles heures d’un festival de légende
1er épisode : de Toscanini à Furtwängler
En levant sa baguette ce jour d’août 1938, Arturo Toscanini a donné naissance au festival de Lucerne. Depuis, chaque été, la tranquillité du lac des Quatre-Cantons est troublée par une invasion de musiciens en queue de pie qui font frissonner d’émotions les plus endurcis. En vidéos et en photos, le story board du plus grand festival d’orchestres au monde.
Les fées qui se penchent sur le berceau du Festival de Lucerne portent des moustaches, des chapeaux et des baguettes magiques : normal, il s’agit de l’exemplaire Ernest Ansermet, le directeur de l’Orchestre de la Suisse romande, et du légendaire Arturo Toscanini…

Ernest Ansermet (à gauche) et Arturo Toscanini (à droite)
C’est au premier que l’on doit l’idée d’un festival à Lucerne : Ansermet cherche un point d’attache pour faire jouer son orchestre durant l’été. Lucerne, qui est un peu le Montreux de la Suisse germanophone, lui paraît tout trouvé. En 1937, le maire de la ville donne son accord pour la création d’un festival. Le second, Arturo Toscanini, farouchement anti-fasciste et qui a quitté l’Italie pour les Etats-Unis, refuse de diriger à Bayreuth et Salzbourg. Lucerne sera, d’une certaine manière, sa réponse aux invitations des nazis.
Le 18 juillet, Ernest Ansermet dirige un concert à la Kursaal de Lucerne devant 500 personnes. Le soliste est Alfred Cortot. Mais c’est un mois plus tard, en août, que le festival naît véritablement sous la baguette de Toscanini, et pas au même endroit : le Concert de Gala, qui est radiodiffusé aux Etats-Unis et qui entre aussitôt dans la légende, a lieu à Tribschen, la résidence où Wagner a écrit « Siegfried Idyll », devant 1200 personnes. C’est un triomphe. Dans les rangs de l’orchestre (nommé alors Elite Orchestra), les meilleurs instrumentistes suisses et le Quatuor Busch. Dix autres concerts dirigés par Fritz Busch, Bruno Walter et Willem Mengelberg marquent cette première saison. Souvenirs et témoignages de cet événement fondateur…
1939
Le bruit des bottes qui déferlent sur l’Europe ne réduit pas Toscanini au silence. Le chef italien dirige deux fois cet été-là le « Requiem » de Verdi, programme qui sera diffusé par 72 radios.
1940
Le festival est annulé.
1941
En chômage technique (la guerre), l’Orchestre de la Scala de Milan vient jouer deux saisons avec son chef Victor de Sabata, le successeur de Toscanini à la Scala.
1942
À l’initiative de Rudolf Leuzinger, un bassoniste de la Tonhalle Orchestra de Zuriche et de l’Elite Orchestra, il est décidé de constituer un orchestre composé des meilleurs musiciens suisses et qui sera mis à la disposition du festival. Dans le même temps, un conservatoire est créé à Lucerne.
1943
Rudolf Leuzinger est nommé directeur artistique du festival. Le Swiss Festival Orchestra est fondé : 120 musiciens venus de toute la Suisse se retrouvent pour jouer trois semaines à Lucerne. Le premier concert du nouvel orchestre a lieu le 26 août 1943, suivi par cinq autres dirigés par Carl Schuricht, Paul Klecki, et Ernest Ansermet.

Le pianiste suisse Edwin Fischer
Cet été se déroulent les premières masters class de Lucerne, animées par Edwin Fischer. Une de ses leçons, mémorables, porte sur l’andante du « Cinquième concerto pour piano » de Beethoven. Parmi les professeurs, interviendront notamment le violoniste Carl Flesh, et les chefs et compositeurs Herbert von Karajan, Ernest Ansermet, Rafael Kubelik, Arthur Honegger, Paul Hindemith.
1944
Le 22 août, débuts à Lucerne de Wilhelm Furtwängler qui y dirigera 23 concerts jusqu’en 1954 … Mais ceci est une autre histoire.
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2e épisode : de Furtwängler à Karajan
Les plus grandes baguettes se succèdent à Lucerne, à commencer par Wilhelm Furtwängler. Et déjà la figure de Karajan se profile…
22 août 1944
Invité par Ernest Ansermet dont il est un ami depuis leur rencontre en 1922, Wilhelm Furtwängler vient pour la première fois à Lucerne en août 1944 pour y diriger le Swiss Festival Orchestra. Inquiet de la situation, il profite de ce séjour en Suisse pour y laisser son fils Thomas et sa femme Elisabeth, qui est enceinte. Il revient diriger à nouveau à Lucerne en 1947 après son procès en dénazification. Il sera finalement blanchi par les Forces alliées, grâce notamment au témoignage capital de Yehudi Menuhin, qui parle ici de leur rencontre :
Entre 1944 et 1954 (l’année de sa mort), le chef allemand aura dirigé vingt-trois fois à Lucerne cinquante et une œuvres. De ces passages, il reste des témoignages bouleversants, comme les enregistrements du « Concerto pour violon » de Brahms avec Yehudi Menuhin ou la « Neuvième Symphonie de Beethoven ».
1945
Deux as du clavier, le roumain Dinu Lipatti et le suisse Edwin Fischer, viennent jouer en récital, tandis que violoncelliste Pablo Casals, qui refuse de se produire sur scène depuis que Franco a pris le pouvoir en Espagne, fait une exception pour Lucerne.
1946
La voix entre en scène à Lucerne avec « L’Histoire du Soldat » de Stravinski.
1947
Une belle année : accompagné de l’English Opera group, Benjamin Britten vient diriger deux de ses œuvres, le « Viol de Lucrèce » et « Albert Herring », tandis qu’Elisabeth Schwarzkopf et Hans Otter sont les solistes du « Requiem allemand » de Brahms dirigé par Furtwängler.
1947
Alors qu’il est interdit de podium à cause de son passé nazi, Herbert von Karajan fait ses débuts à Lucerne, premier lieu musical à l’inviter depuis la fin de la guerre. Des débuts discrets, qui sont pourtant les prémices de son omniprésence sur les bords du Lac des Quatre-Cantons. Wilhelm Furtwängler, qui apprécie peu le chef autrichien, exigera d’avoir toujours un cachet supérieur au sien (même symboliquement, d’1 franc).

Karajan (à droite), en 1948 à 40 ans, avec le violoncelliste Antonio Tusa
Quelques jours avant, le chef tchèque Rafael Kubelik, qui quitte cette année-là son pays pour les États-Unis, fait lui aussi ses débuts à Lucerne.
1949
Yehudi Menuhin enregistre le « Concerto pour violon » de Brahms avec le Swiss Festival Orchestra dirigé par Wilhelm Furtwängler tandis que le grand Bruno Walter dirige cet orchestre pour la première fois.
1950
Une constellation d’étoiles brille dans le ciel de Lucerne : Bruno Walter, Herbert von Karajan, Ernest Ansermet, Rafael Kubelik, Ferenc Fricsay, Wilhelm Furtwängler… Après des débuts difficiles et la période troublée de l’après-guerre, le festival de Lucerne a atteint son rythme de croisière (de grand luxe). Il est devenu le passage obligé des plus grands orchestres et des plus grands chefs.

Le chef tchèque Rafael Kubelik, qui décèdera à Lucerne en 1996
22 août 1954
Wilhelm Furtwängler, à la tête du Philharmonia orchestra, dirige son ultime « Neuvième symphonie » de Beethoven. Il meurt trois mois plus tard, le 30 novembre. Cette vision hallucinée de l’oeuvre de Beethoven est entrée dans la légende de l’interprétation.
22 août 1957
Herbert von Karajan, qui a pris la succession de Furtwängler à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Berlin, dirige le Swiss Festival Orchestra pour la première fois tandis que l’astre des orchestres, le Philharmonique de Vienne, fait ses débuts à Lucerne. Dorénavant, il ne manque plus à ce tableau d’honneur des orchestres que le Philharmonique de Berlin…
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3e épisode : de Karajan à Abbado
Chefs et orchestres prestigieux se succèdent au bord du Lac des Quatre-Cantons où Herbert von Karajan prend ses quartiers d’été.
L’histoire de Herbert von Karajan avec le festival de Lucerne est particulière. Resté fidèle à la manifestation qui a été la première à lui ouvrir les portes en 1948 malgré les ombres de son passé, le chef autrichien y donnera soixante-dix concerts jusqu’en 1988, un an avant sa mort. Il dirige toujours aux mêmes dates : le 31 août et le 1er septembre. Ce qui permet à ses fans de réserver d’une année sur l’autre…
Le voir évoquer ses souvenirs est unique. On comprend dans ce document (interview de 1967) les raisons de sa fidélité historique à Lucerne : les organisateurs du festival ayant été les premiers, pendant la période d’après-guerre, à lui redonner une place sur la scène musicale. Dans un autre entretien (1988, un an avant sa mort), il nous parle justement de cette période : « Je travaillais quatre heures le matin, quatre heures l’après-midi. Je ne déjeunais pas faute d’argent. À la place, j’allais à l’office de tourisme suisse, je rêvais en regardant les photos du Matterhorn (le Cervin). »
Quant au festival lui-même, après le temps de l’enfance où chaque mois et chaque année comptent, il est entré dans l’âge adulte où tout va beaucoup plus vite. De plus, après les « émois » des débuts, l’habitude s’installe. Les phalanges internationales les plus prestigieuses prennent chaque été le chemin de Lucerne, et cela n’étonne plus personne (voir liste à la fin).
1958
L’Orchestre Philharmonique de Berlin, dont Herbert von Karajan est directeur à vie depuis 1955, vient à Lucerne pour la première fois. À partir de cette date, la Rolls des orchestres honorera le festival de sa présence chaque été (excepté en 1960 et 1984) .
1963
Le Concours Clara Haskil fait désormais partie du festival. Dans le jury, Geza Anda, Arthur Grumiaux, Mieczyslaw Horszowski, Nikita Magaloff, Rafael Kubelik et Igor Markevitch.
1966
Claudio Abbado (33 ans) et Daniel Barenboim (24 ans) font leurs débuts lucernois.
1970
Le programme devient thématique : ce sera Beethoven dont on fête cette année-là le bicentenaire de la naissance. Le festival se dote aussi d’une nouvelle série dédiée à la musique contemporaine : Perspectives, inaugurée par Mauricio Kagel.
1970
Irruption sur la scène du festival du rare chef roumain Sergiu Celibidache.
1973
À 13 ans, et sous la houlette de son Pygmalion Herbert von Karajan, la violoniste Anne-Sophie Mutter joue pour la première fois à Lucerne. Plus de trente ans après, en janvier 2008, elle viendra à Lucerne rendre hommage à son mentor à l’occasion du centenaire de sa naissance.

Déjà très appliquée, la jeune Anne-Sophie Mutter
1988
L’année du premier festival de Pâques. Le 31 août, Karajan dirige son dernier concert avec l’Orchestre Philharmonique de Berlin. Il meurt un an plus tard, le 16 juillet 1989.
1990
Claudio Abbado, qui a succédé à Karajan à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Berlin, dirige pour la première fois à Lucerne la formation berlinoise.
22 août 1992
Dernier concert du Swiss Festival Orchestra.
1994
La ville de Lucerne décide de construire un nouveau centre culturel. L’architecte Jean Nouvel est choisi pour le projet.
11 septembre 1996
La vieille salle du Kunsthaus voit se dérouler son dernier concert, avec l’Orchestre Philharmonique de Vienne dirigé par Sinopoli.

Le Kunsthaus, détruit en 1997
1998
Une année riche en événements pour le soixantième anniversaire du festival : création d’un troisième festival, de piano celui-là, et ouverture du Centre de culture et des congrès avec une salle de 1800 places. Au programme du concert d’ouverture, une œuvre de Wolfgang Rihm et la « Neuvième Symphonie » de Beethoven avec l’Orchestre Philharmonique de Berlin et Claudio Abbado à la baguette. Une nouvelle ère commence…
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4e et dernier épisode : l’ère Abbado
Après les ères Furtwängler et Karajan, voici venue l’heure de Claudio Abbado qui préside aujourd’hui aux destinées du festival.
En 1966, à 33 ans, Claudio Abbado fait ses débuts à Lucerne. Impossible alors pour lui d’imaginer que, trente ans plus tard, il serait choisi pour inaugurer la nouvelle salle construite par Jean Nouvel pour le festival de Lucerne. Et pourtant c’est lui qui, en 1998, dirige l’Orchestre Philharmonique de Berlin dont il est alors le directeur musical lors de ce fameux concert d’ouverture.

Centre Jean Nouvel Imaginé par Jean Nouvel, le nouvel espace culturel (KKL) contient une salle de concert de 1 800 places.
1999
Première programmation du nouveau directeur Michael Haefliger, qui préside toujours aujourd’hui aux destinées du festival. Il ouvre la manifestation à de nombreux bouleversements, dont la place importante dédiée à la musique d’aujourd’hui est une des plus manifestes.

Michael Haefliger
2001
Pour la première fois, le festival prend un orchestre en résidence : l’heureux élu est l’Orchestre symphonique de Chicago.
2002
Cet été-là, cinq parmi les orchestres internationaux les plus prestigieux sont accueillis en résidence : Berlin, Los Angeles, Vienne, Chicago, et le Concertgebouw d’Amsterdam. Qui dit mieux ?
2003
C’est l’année du grand bond en avant. Depuis la disparition du Swiss Festival Orchestra il y a dix ans, le festival a de nouveau son propre orchestre : l’Orchestre du Festival de Lucerne qui donne son premier concert dirigé par Claudio Abbado. Au programme, la « Deuxième symphonie » de Mahler. Dans les rangs, des solistes comme Natalia Gutmann, Renaud et Gautier Capuçon, Sabine Meyer, les membres du Quatuor Alban Berg et du Quatuor Hagen. Les musiciens du Mahler Chamber Orchestra forment la base de cette nouvelle formation. Écoutons-les :
2003, c’est aussi l’année des records : 38 jours de festival, 31 concerts symphoniques, 5 orchestres en résidence, 18 créations mondiales dont 14 commandées par le festival, 400 journalistes accrédités… Une Académie pour la musique d’aujourd’hui dirigée par Pierre Boulez voit aussi le jour.
2004
120 étudiants de très haut niveau sélectionnés dans le monde entier participent à la première académie dirigée par Pierre Boulez. Rendez-vous cet été-là avec les stars actuelles de la baguette, Sir Simon Rattle, Valery Gergiev, Mariss Jansons…
2005
Pour la première fois, l’Orchestre du Festival de Lucerne, dirigé par son fondateur et chef Claudio Abbado, joue « hors Lucerne » : il est accueilli en résidence à Rome. 17 000 personnes feront un triomphe aux 11 concerts proposés. Solistes : Maurizio Pollini et Martha Argerich.

Martha Argerich et Claudio Abbado
2006
Après Rome, Tokyo : la formation lucernoise avec son chef Abbado se produisent au Suntory Hall.
2007
Après Rome, Tokyo, New York : c’est l’Orchestre du Festival de Lucerne qui est choisi pour ouvrir la saison de Carnegie Hall. Michael Haefliger annonce la réalisation future d’un rêve : la construction d’une salle modulable adaptée à l’opéra, la musique de chambre et la musique expérimentale.
2008
Janvier : la violoniste Anne-Sophie Mutter rend hommage à Herbert von Karajan à l’occasion du centenaire de sa naissance. 13 août : concert d’ouverture en hommage au soixante-quinzième anniversaire de Claudio Abbado. 29 août : concert de l’Orchestre de Paris après quinze ans d’absence (Rückert Lieder et Symphonie n°1 « Titan » de Mahler dirigé par Christoph Eschenbach). 21 septembre : fin du festival.
2011-2013
La salle modulable ouvre ses portes…

Salle modulable
| En guise de conclusion, une hypothèse : et si, depuis soixante ans, le fil rouge du festival, le ciment qui a maintenu debout l’édifice, n’était autre que l’Orchestre Philharmonique de Berlin ? Par le nombre impressionnant des concerts qu’ils y ont donnés, ses trois directeurs musicaux successifs Wilhelm Furtwängler, Herbert von Karajan et Claudio Abbado, ont de facto imprimé de façon indélébile leur marque sur le festival, chacun à leur manière, mais avec un point commun : l’Orchestre Philharmonique de Berlin.Somme toute, rien de plus normal : pour être et rester le plus grand festival au monde d’orchestres, il faut avoir avec soi les « patrons » du plus grand orchestre du monde (celui de Vienne étant hors course puisqu’il se passe de directeur musical depuis quelques décennies). Et comme des aimants, les Berliner Philharmoniker et leurs chefs ont attiré dans leur orbite les plus belles phalanges et les plus grandes stars. Un cercle vertueux. |
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Merci à Michele Paparone (bureau de presse du festival de Lucerne)
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Voir aussi le film De Toscanini à Abbado, L’histoire du festival de Lucerne
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Menahem Pressler, l’artiste pédagogue
> Voir le concert de Menahem Pressler et Daniel Harding au Verbier Festival 2010 sur medici.tv
M. Pressler, D. Harding – Mozart: Piano Concerto No. 17 – Verbier Festival 2010
Il joue, il enseigne. « Ce que j’essaie d’apprendre à mes étudiants, c’est que la pièce qu’ils jouent, ils doivent l’aimer et non pas seulement l’apprendre et l’admirer. Ce n’est pas assez.». A 86 ans, Menahem Pressler a un agenda très chargé, celui d’un légendaire pianiste, d’un grand pédagogue toujours très demandé. Après Verbier il sera à Toronto, puis à Los Angeles…
Menahem Pressler fonde en 1955 le Beaux Arts Trio qui deviendra une formation légendaire et reconnue dans le monde entier comme le plus grand trio de ces soixante dernières années, il enregistre avec cette formation une cinquantaine de CD en menant en parrallèle une carrière de soliste avec une précision musicale et une profonde connaissance du répertoire du piano.
Né à Magdebourg en 1923, il fuit l’Allemagne nazie en 1939 pour émigrer en Palestine où il reçoit une formation musicale exceptionnelle avant de poursuivre ses études aux USA.
Sa carrière internationale débute sept ans plus tard, lorsqu’il gagne le premier prix du Concours international Debussy à San Francisco. Après ses débuts avec le Philadelphia Orchestra sous la direction d’Eugene Ormandy, il joue avec les plus grands ensembles de l’époque. Il a gardé intègre ce regard pétillant, cette envie de partager la musique et de la vivre… ce qui paraît incroyable après plus de soixante années de concerts!
« Je t’explique tout ceci, Fougère, pour que tu comprennes la nature de ces orages, de ces éblouissements, de ces rêves sans fin que lève en moi ton chant, quand ta voix soudain révèle d’autres êtres, venus au monde par toi, semble-t-il sans douleur, d’autres êtres que je ne pouvais rêver et qui rendent leur couleur de spectres aux fils de mon imagination, et me jettent à ce désespoir soudain, de n’être à côté de toi qu’un montreur de marionnettes, lequel, le spectacle fini, s’enfuit avant les huées, rejetant ses poupées dans leur boîte, en quête d’un autre décor où les rendre à la vie. »
Louis Aragon – La Mise à mort – 1965
Chaque fois qu’un journaliste évoque avec Renaud Capuçon ses relations avec Brahms, le violoniste a du mal à exprimer ses sentiments autrement que par une sensation : celle d’être « plongé dans un bain chaud ». Tant il est vrai que son histoire d’amour avec le compositeur hambourgeois a commencé il y a si longtemps qu’elle s’apparie à la douceur de l’enfance…
En tout cas, sa « cristallisation » (merci Stendhal) a eu lieu au festival du Périgord Noir en 2005, quand a débuté l’intégrale de la musique de chambre. Initiée par Renaud Capuçon, cette intégrale se poursuit, pas à pas, œuvres après œuvres, entre un week-end Brahms Salle Pleyel en octobre, des tournées en Italie et aux Etats-Unis en novembre et déjà trois albums chez Virgin Classics : les trios pour piano, violon, violoncelle, les sonates pour piano et violon et, le tout dernier, les quatuors à cordes avec piano.
« Dans la musique de chambre de Brahms, pas une seconde plus faible qu’une autre. C’est très impressionnant. Lui-même a autodétruit tout ce qui ne lui paraissait pas parfait. »
Sur la scène comme en studio, la même équipe de fervents brahmsiens : Nicholas Angelich au piano, la pierre angulaire, Gautier au violoncelle, le frère indispensable, Gérard Caussé ou Antoine Tamestit à l’alto, ce qui se fait de mieux, David Guerrier, sans doute le corniste le plus doué aujourd’hui au monde, Paul Meyer à la clarinette, incontournable… Et pour les sextuors, les fidèles : l’altiste Béatrice Muthelet, la violoniste Aki Saulières, le violoncelliste Clemens Hagen.
Sur les vingt-quatre opus que la musique de chambre de Brahms comporte et dont l’écriture couvre la totalité de sa vie, il n’y a rien à négliger. Trios pour piano, violon et violoncelle, sonates avec violon ou avec violoncelle, quatuors avec ou sans piano, quintette à cordes, trio avec cor ou avec clarinette, sextuor à cordes… la palette est époustouflante.
En commun avec Isaac Stern, un violon, le « Panette »
Aujourd’hui, Renaud Capuçon peut s’enorgueillir d’avoir, à l’époque du zapping et du kleenex, tenté et obtenu l’impossible : mener à bien une intégrale de musique de chambre.
Il y a quelque cinquante ans, le Trio Isaac Stern-Leonard Rose-Eugen Istomin parcourait lui aussi la planète avec les trios de Brahms. Ecoutons-les et regardons-les bien : le Guarneri « Panette » (1737), le violon que joue Isaac Stern et qui a été le sien pendant cinquante ans, appartient aujourd’hui à Renaud Capuçon.
Premier mouvement du Trio n°2 de Brahms, par le Trio Isaac Stern (violon), Leonard Rose (violoncelle) et Eugene Istomin (piano). Classic archives
Encore tout jeune (il est né en 1976 à Chambéry), Renaud Capuçon donne aujourd’hui partout dans le monde les grands concertos du répertoire, Beethoven, Berg, Brahms, Mendelssohn, et aussi, bien sûr, le Double pour violon et violoncelle de Brahms avec son frère Gautier.
La même œuvre que jouait, un soir de 1965 à Londres, un trio de légende: Oïstrakh, surnommé de son vivant le « roi David », Mstislav Rostropovitch, l’accoucheur des compositeurs, Kirill Kondrachine, chef mythique.
Ecoutons-les, regardons-les :
Premier mouvement du Double Concerto de Brahms, par David Oistrakh, (violon), Mstislav Rostropovitch (violoncelle), l’Orchestre Philharmonique de Moscou, Kirill Kondrachine (direction). Classic Archives
Renaud Capuçon connaît bien sûr ces images. Quel effet cela lui fait-il de voir ces grands aînés, auxquels il rajoute spontanément Christian Ferras ?
« Il faut connaître ces images, s’en nourrir, et, au moment de jouer, les laisser de côté. Oïstrakh, c’est tout simplement inouï, il est « l’empereur ».
Et ce qui est très troublant pour moi, c’est de voir mon violon joué par Isaac Stern… »
Troublant, certainement, mais pas inquiétant : le « Panette » est aujourd’hui entre de bonnes mains.
• 1 album de 2 CD, Quatuors avec piano n°1, 2, 3 de Brahms. Nicholas Angelich (piano), Renaud Capuçon (violon), Gautier Capuçon (violoncelle), Gérard Caussé (alto). Virgin Classics.
par Nathalie Krafft, 13 septembre 2009

Le plus boulimique des chefs d’orchestre de la planète, qui dirige plus de 200 concerts par an, sera le maitre d’oeuvre de la soirée de clôture du festival du Verbier Festival dans Salomé de Richard Strauss. L’oeuvre condensée en un seul bloc d’une richesse extraordinaire fut son premier triomphe, néanmoins teinté de scandale.
Un casting exceptionnel avec Deborah Voigt, Gwyneth Jones, Siegfried Jeruasalem… pour servir l’exigence d’une oeuvre qui demande à ses interprètes une énergie considérable capable de rendre compte d’une sauvagerie confinant à l’hystérie.
On espère un résultat génial et foudroyant, car le magnétisme animal de Gergiev, patron du Mariinsky et du London Symphony, est réputé pour hypnotiser musiciens et public !
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