Chaque fois qu’un journaliste évoque avec Renaud Capuçon ses relations avec Brahms, le violoniste a du mal à exprimer ses sentiments autrement que par une sensation : celle d’être « plongé dans un bain chaud ». Tant il est vrai que son histoire d’amour avec le compositeur hambourgeois a commencé il y a si longtemps qu’elle s’apparie à la douceur de l’enfance…
En tout cas, sa « cristallisation » (merci Stendhal) a eu lieu au festival du Périgord Noir en 2005, quand a débuté l’intégrale de la musique de chambre. Initiée par Renaud Capuçon, cette intégrale se poursuit, pas à pas, œuvres après œuvres, entre un week-end Brahms Salle Pleyel en octobre, des tournées en Italie et aux Etats-Unis en novembre et déjà trois albums chez Virgin Classics : les trios pour piano, violon, violoncelle, les sonates pour piano et violon et, le tout dernier, les quatuors à cordes avec piano.
« Dans la musique de chambre de Brahms, pas une seconde plus faible qu’une autre. C’est très impressionnant. Lui-même a autodétruit tout ce qui ne lui paraissait pas parfait. »
Sur la scène comme en studio, la même équipe de fervents brahmsiens : Nicholas Angelich au piano, la pierre angulaire, Gautier au violoncelle, le frère indispensable, Gérard Caussé ou Antoine Tamestit à l’alto, ce qui se fait de mieux, David Guerrier, sans doute le corniste le plus doué aujourd’hui au monde, Paul Meyer à la clarinette, incontournable… Et pour les sextuors, les fidèles : l’altiste Béatrice Muthelet, la violoniste Aki Saulières, le violoncelliste Clemens Hagen.
Sur les vingt-quatre opus que la musique de chambre de Brahms comporte et dont l’écriture couvre la totalité de sa vie, il n’y a rien à négliger. Trios pour piano, violon et violoncelle, sonates avec violon ou avec violoncelle, quatuors avec ou sans piano, quintette à cordes, trio avec cor ou avec clarinette, sextuor à cordes… la palette est époustouflante.
En commun avec Isaac Stern, un violon, le « Panette »
Aujourd’hui, Renaud Capuçon peut s’enorgueillir d’avoir, à l’époque du zapping et du kleenex, tenté et obtenu l’impossible : mener à bien une intégrale de musique de chambre.
Il y a quelque cinquante ans, le Trio Isaac Stern-Leonard Rose-Eugen Istomin parcourait lui aussi la planète avec les trios de Brahms. Ecoutons-les et regardons-les bien : le Guarneri « Panette » (1737), le violon que joue Isaac Stern et qui a été le sien pendant cinquante ans, appartient aujourd’hui à Renaud Capuçon.
Premier mouvement du Trio n°2 de Brahms, par le Trio Isaac Stern (violon), Leonard Rose (violoncelle) et Eugene Istomin (piano). Classic archives
Encore tout jeune (il est né en 1976 à Chambéry), Renaud Capuçon donne aujourd’hui partout dans le monde les grands concertos du répertoire, Beethoven, Berg, Brahms, Mendelssohn, et aussi, bien sûr, le Double pour violon et violoncelle de Brahms avec son frère Gautier.
La même œuvre que jouait, un soir de 1965 à Londres, un trio de légende: Oïstrakh, surnommé de son vivant le « roi David », Mstislav Rostropovitch, l’accoucheur des compositeurs, Kirill Kondrachine, chef mythique.
Ecoutons-les, regardons-les :
Premier mouvement du Double Concerto de Brahms, par David Oistrakh, (violon), Mstislav Rostropovitch (violoncelle), l’Orchestre Philharmonique de Moscou, Kirill Kondrachine (direction). Classic Archives
Renaud Capuçon connaît bien sûr ces images. Quel effet cela lui fait-il de voir ces grands aînés, auxquels il rajoute spontanément Christian Ferras ?
« Il faut connaître ces images, s’en nourrir, et, au moment de jouer, les laisser de côté. Oïstrakh, c’est tout simplement inouï, il est « l’empereur ».
Et ce qui est très troublant pour moi, c’est de voir mon violon joué par Isaac Stern… »
Troublant, certainement, mais pas inquiétant : le « Panette » est aujourd’hui entre de bonnes mains.
• 1 album de 2 CD, Quatuors avec piano n°1, 2, 3 de Brahms. Nicholas Angelich (piano), Renaud Capuçon (violon), Gautier Capuçon (violoncelle), Gérard Caussé (alto). Virgin Classics.













Hélène Grimaud, son combat avec le piano
Un quatre mains avec Jean-Yves Thibaudet, la direction du Concerto n°1 de Bach, une soirée de musique de chambre : au festival de Verbier, Hélène Grimaud révèle des nouvelles facettes de ses talents.
Est-il besoin de présenter Hélène Grimaud ? Oui, parce qu’elle est tellement connue qu’on ne sait plus rien d’elle. La puissance de son image médiatique a brouillé son identité de musicienne au point que ses « fondamentaux » (formation, répertoire, jeu) se sont éparpillés au gré des vents des couvertures des magazines.
Mais avant d’être cette ravissante jeune femme de 40 ans (elle est née en novembre 1969) devenue une véritable aubaine pour les organisateurs de concert et dont se régale la presse people, Hélène a été petite…
Le piano pour éviter l’école
Petite, vers 7-8 ans, elle s’ennuie à l’école à en mourir. Pour lui trouver un dérivatif, ses parents l’inscrivent dans un cours d’éducation musicale où elle tape sur des tambourins jusqu’à ce qu’un professeur la mette devant un piano : moyen d’évasion, l’instrument lui est aussitôt essentiel.
Son premier professeur, au Conservatoire d’Aix-en-Provence, sa ville natale, est Jacqueline Courtin. A 11 ans, elle joue devant le fameux pianiste Pierre Barbizet (il formait avec le violoniste Christian Ferras un duo légendaire, voir http://www.medici.tv/#/movie/37/collection Classic Archives) qui était le directeur du Conservatoire de Marseille. C’est lui qui la préparera au concours du Conservatoire Supérieur de Paris où elle entre à 13 ans et où elle suit l’enseignement de Jacques Rouvier.
Un Premier Prix en poche, un premier disque pour Denon. Son bal des débutantes à elle, c’est la « Sonate n°2 » de Rachmaninov (qu’elle réenregistrera quelques années plus tard pour Deutsche Grammophon) et les « Etudes Tableaux ». Elle a 15 ans. Dans la foulée, elle passe le concours Tchaïkovsky où elle parvient en demi finale.
Le « plaisir orgasmique » de jouer
C’est le début de sa carrière : le disque est un événement, Daniel Barenboim l’invite à donner le « Premier Concerto » de Liszt avec l’Orchestre de Paris. Son jeu, rageur et fulgurant, épate. Son intelligence musicale aussi.
Si son adolescence a vibré avec les compositeurs russes, si de cette époque elle retient le « plaisir orgasmique » de jouer, la maturité la retrouve aujourd’hui avec Jean-Sébastien Bach auquel elle vient de consacrer un disque (Deutsche Grammophon) et dont elle interprète à Verbier le « Concerto n°1 en ré mineur » BWV 1052 qu’elle dirige aussi du piano.
Elle nous parle de son amour pour le Cantor de Leipzig et nous confie ses relations passionnelles avec le piano et le combat qu’elle mène avec lui. (voir la vidéo)
Si Hélène Grimaud est revenue en Europe (elle habite la Suisse), elle a connu une très longue période américaine : en 1991, elle s’est installée aux Etats-Unis pour échapper à la pression française. Et c’est au regard d’une louve rencontrée en Floride qu’elle doit une nouvelle vocation : sauver l’espèce lupine menacée. Pour cela, elle fonde en 1999 le Wolf Conservation Center de South Salem dans l’Etat de New York et passe un doctorat d’éthologie à l’université : n’élève pas des loups qui veut.
Les plus grands concertos du répertoire
Sa vie de pianiste, avec concerts et disques, continue. Elle enregistre les plus grands concertos du répertoire avec les chefs les plus renommés : celui de Ravel avec David Zinman, deux fois celui de Schumann avec Zinman puis Esa Pekka Salonen, le quatrième de Beethoven avec Kurt Masur puis le cinquième avec Vladimir Jurowski, le deuxième de Rachmaninov avec Vladimir Ashkenazy, le premier de Brahms avec Kurt Sanderling, le troisième de Bartok avec Pierre Boulez, et une rareté, Burleske de Richard Strauss avec Zinman.
Peu de pianistes de son âge peuvent afficher un tel palmarès. Les méchantes langues l’imputent à sa joliesse et à un marketing jouant sur son appétence pour la race lupine. Mais s’il est certain qu’elle est connue d’un public qui ne se serait jamais intéressé à elle ni à la musique si elle avait vécu avec des poules, comment penser que des chefs aussi sérieux et expérimentés que des Sanderling ou des Boulez se seraient laissé prendre à de tels pièges, eux qui n’ont nul besoin de notoriété et qui ont tout à perdre à ternir leur image ? Difficile à imaginer.
Une ambivalence qui intrigue
Aujourd’hui, elle avoue que son activité d’éleveuse l’a distraite de son travail de musicienne et qu’elle veut se plonger à fond dans la musique pour ne rien avoir à regretter. (voir la vidéo)
Hélène Grimaud habite dans deux mondes. D’un côté, l’automutilation quand elle était adolescente, l’intimité avec des bêtes sauvages, l’éloignement et le repli en pleine nature. De l’autre, l’extrême complexité de la musique, les projecteurs et les medias, l’aplomb irrésistible d’une pianiste qui fait une carrière de pop star…
Cette ambivalence, nourrie par une grande intelligence, intrigue et fascine. Comme son jeu, tout à la fois rigoureux et impétueux, sec et torrentiel.
Sereinement elle accepte aujourd’hui les mauvais côtés du succès et de la vie d’artiste. Même si elle sait très bien que « le spectacle, c’est un monde de loups. C’est pire qu’un monde de loups. C’est un monde où les loups ne vous rappellent pas au téléphone. » (Woody Allen)