Hélène Grimaud, son combat avec le piano

Un quatre mains avec Jean-Yves Thibaudet, la direction du Concerto n°1 de Bach, une soirée de musique de chambre : au festival de Verbier, Hélène Grimaud révèle des nouvelles facettes de ses talents.

Est-il besoin de présenter Hélène Grimaud ? Oui, parce qu’elle est tellement connue qu’on ne sait plus rien d’elle. La puissance de son image médiatique a brouillé son identité de musicienne au point que ses « fondamentaux » (formation, répertoire, jeu) se sont éparpillés au gré des vents des couvertures des magazines.

Mais avant d’être cette ravissante jeune femme de 40 ans (elle est née en novembre 1969) devenue une véritable aubaine pour les organisateurs de concert et dont se régale la presse people, Hélène a été petite…

Le piano pour éviter l’école

Petite, vers 7-8 ans, elle s’ennuie à l’école à en mourir. Pour lui trouver un dérivatif, ses parents l’inscrivent dans un cours d’éducation musicale où elle tape sur des tambourins jusqu’à ce qu’un professeur la mette devant un piano : moyen d’évasion, l’instrument lui est aussitôt essentiel.

Son premier professeur, au Conservatoire d’Aix-en-Provence, sa ville natale, est Jacqueline Courtin. A 11 ans, elle joue devant le fameux pianiste Pierre Barbizet (il formait avec le violoniste Christian Ferras un duo légendaire, voir http://www.medici.tv/#/movie/37/collection Classic Archives) qui était le directeur du Conservatoire de Marseille. C’est lui qui la préparera au concours du Conservatoire Supérieur de Paris où elle entre à 13 ans et où elle suit l’enseignement de Jacques Rouvier.

Un Premier Prix en poche, un premier disque pour Denon. Son bal des débutantes à elle, c’est la « Sonate n°2 » de Rachmaninov (qu’elle réenregistrera quelques années plus tard pour Deutsche Grammophon) et les « Etudes Tableaux ». Elle a 15 ans. Dans la foulée, elle passe le concours Tchaïkovsky où elle parvient en demi finale.

Le « plaisir orgasmique » de jouer

C’est le début de sa carrière : le disque est un événement, Daniel Barenboim l’invite à donner le « Premier Concerto » de Liszt avec l’Orchestre de Paris. Son jeu, rageur et fulgurant, épate. Son intelligence musicale aussi.

Si son adolescence a vibré avec les compositeurs russes, si de cette époque elle retient le « plaisir orgasmique » de jouer, la maturité la retrouve aujourd’hui avec Jean-Sébastien Bach auquel elle vient de consacrer un disque (Deutsche Grammophon) et dont elle interprète à Verbier le « Concerto n°1 en ré mineur » BWV 1052 qu’elle dirige aussi du piano.

Elle nous parle de son amour pour le Cantor de Leipzig et nous confie ses relations passionnelles avec le piano et le combat qu’elle mène avec lui. (voir la vidéo)

Si Hélène Grimaud est revenue en Europe (elle habite la Suisse), elle a connu une très longue période américaine : en 1991, elle s’est installée aux Etats-Unis pour échapper à la pression française. Et c’est au regard d’une louve rencontrée en Floride qu’elle doit une nouvelle vocation : sauver l’espèce lupine menacée. Pour cela, elle fonde en 1999 le Wolf Conservation Center de South Salem dans l’Etat de New York et passe un doctorat d’éthologie à l’université : n’élève pas des loups qui veut.

Les plus grands concertos du répertoire

Sa vie de pianiste, avec concerts et disques, continue. Elle enregistre les plus grands concertos du répertoire avec les chefs les plus renommés : celui de Ravel avec David Zinman, deux fois celui de Schumann avec Zinman puis Esa Pekka Salonen, le quatrième de Beethoven avec Kurt Masur puis le cinquième avec Vladimir Jurowski, le deuxième de Rachmaninov avec Vladimir Ashkenazy, le premier de Brahms avec Kurt Sanderling, le troisième de Bartok avec Pierre Boulez, et une rareté, Burleske de Richard Strauss avec Zinman.

Peu de pianistes de son âge peuvent afficher un tel palmarès. Les méchantes langues l’imputent à sa joliesse et à un marketing jouant sur son appétence pour la race lupine. Mais s’il est certain qu’elle est connue d’un public qui ne se serait jamais intéressé à elle ni à la musique si elle avait vécu avec des poules, comment penser que des chefs aussi sérieux et expérimentés que des Sanderling ou des Boulez se seraient laissé prendre à de tels pièges, eux qui n’ont nul besoin de notoriété et qui ont tout à perdre à ternir leur image ? Difficile à imaginer.

Une ambivalence qui intrigue

Aujourd’hui, elle avoue que son activité d’éleveuse l’a distraite de son travail de musicienne et qu’elle veut se plonger à fond dans la musique pour ne rien avoir à regretter. (voir la vidéo)

Hélène Grimaud habite dans deux mondes. D’un côté, l’automutilation quand elle était adolescente, l’intimité avec des bêtes sauvages, l’éloignement et le repli en pleine nature. De l’autre, l’extrême complexité de la musique, les projecteurs et les medias, l’aplomb irrésistible d’une pianiste qui fait une carrière de pop star…

Cette ambivalence, nourrie par une grande intelligence, intrigue et fascine. Comme son jeu, tout à la fois rigoureux et impétueux, sec et torrentiel.

Sereinement elle accepte aujourd’hui les mauvais côtés du succès et de la vie d’artiste. Même si elle sait très bien que « le spectacle, c’est un monde de loups. C’est pire qu’un monde de loups. C’est un monde où les loups ne vous rappellent pas au téléphone. » (Woody Allen)

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Dans l’intimité de Brahms avec Renaud Capuçon

Chaque fois qu’un journaliste évoque avec Renaud Capuçon ses relations avec Brahms, le violoniste a du mal à exprimer ses sentiments autrement que par une sensation : celle d’être « plongé dans un bain chaud ». Tant il est vrai que son histoire d’amour avec le compositeur hambourgeois a commencé il y a si longtemps qu’elle s’apparie à la douceur de l’enfance…

En tout cas, sa « cristallisation » (merci Stendhal) a eu lieu au festival du Périgord Noir en 2005, quand a débuté l’intégrale de la musique de chambre. Initiée par Renaud Capuçon, cette intégrale se poursuit, pas à pas, œuvres après œuvres, entre un week-end Brahms Salle Pleyel en octobre, des tournées en Italie et aux Etats-Unis en novembre et déjà trois albums chez Virgin Classics : les trios pour piano, violon, violoncelle, les sonates pour piano et violon et, le tout dernier, les quatuors à cordes avec piano.

« Dans la musique de chambre de Brahms, pas une seconde plus faible qu’une autre. C’est très impressionnant. Lui-même a autodétruit tout ce qui ne lui paraissait pas parfait. »

Sur la scène comme en studio, la même équipe de fervents brahmsiens : Nicholas Angelich au piano, la pierre angulaire, Gautier au violoncelle, le frère indispensable, Gérard Caussé ou Antoine Tamestit à l’alto, ce qui se fait de mieux, David Guerrier, sans doute le corniste le plus doué aujourd’hui au monde, Paul Meyer à la clarinette, incontournable… Et pour les sextuors, les fidèles : l’altiste Béatrice Muthelet, la violoniste Aki Saulières, le violoncelliste Clemens Hagen.

Sur les vingt-quatre opus que la musique de chambre de Brahms comporte et dont l’écriture couvre la totalité de sa vie, il n’y a rien à négliger. Trios pour piano, violon et violoncelle, sonates avec violon ou avec violoncelle, quatuors avec ou sans piano, quintette à cordes, trio avec cor ou avec clarinette, sextuor à cordes… la palette est époustouflante.

En commun avec Isaac Stern, un violon, le « Panette »

Aujourd’hui, Renaud Capuçon peut s’enorgueillir d’avoir, à l’époque du zapping et du kleenex, tenté et obtenu l’impossible : mener à bien une intégrale de musique de chambre.

Il y a quelque cinquante ans, le Trio Isaac Stern-Leonard Rose-Eugen Istomin parcourait lui aussi la planète avec les trios de Brahms. Ecoutons-les et regardons-les bien : le Guarneri « Panette » (1737), le violon que joue Isaac Stern et qui a été le sien pendant cinquante ans, appartient aujourd’hui à Renaud Capuçon.


Premier mouvement du Trio n°2 de Brahms, par le Trio Isaac Stern (violon), Leonard Rose (violoncelle) et Eugene Istomin (piano). Classic archives

Encore tout jeune (il est né en 1976 à Chambéry), Renaud Capuçon donne aujourd’hui partout dans le monde les grands concertos du répertoire, Beethoven, Berg, Brahms, Mendelssohn, et aussi, bien sûr, le Double pour violon et violoncelle de Brahms avec son frère Gautier.

La même œuvre que jouait, un soir de 1965 à Londres, un trio de légende: Oïstrakh, surnommé de son vivant le « roi David », Mstislav Rostropovitch, l’accoucheur des compositeurs, Kirill Kondrachine, chef mythique.

Ecoutons-les, regardons-les :


Premier mouvement du Double Concerto de Brahms, par David Oistrakh, (violon), Mstislav Rostropovitch (violoncelle), l’Orchestre Philharmonique de Moscou, Kirill Kondrachine (direction). Classic Archives

Renaud Capuçon connaît bien sûr ces images. Quel effet cela lui fait-il de voir ces grands aînés, auxquels il rajoute spontanément Christian Ferras ?

« Il faut connaître ces images, s’en nourrir, et, au moment de jouer, les laisser de côté. Oïstrakh, c’est tout simplement inouï, il est « l’empereur ».
Et ce qui est très troublant pour moi, c’est de voir mon violon joué par Isaac Stern… »

Troublant, certainement, mais pas inquiétant : le « Panette » est aujourd’hui entre de bonnes mains.

• 1 album de 2 CD, Quatuors avec piano n°1, 2, 3 de Brahms. Nicholas Angelich (piano), Renaud Capuçon (violon), Gautier Capuçon (violoncelle), Gérard Caussé (alto). Virgin Classics.

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Bruno Monsaingeon – Secrets de fabrication

Sortir une caméra devant Bruno Monsaingeon avec l’intention de le filmer, c’est un peu comme préparer une vinaigrette devant Joël Robuchon ou conduire une voiture avec Alain Prost côté passager : c’est gênant. Avec une grande gentillesse mais l’air vaguement atterré, il fait comme si la scène n’avait rien de saugrenu. Et pourtant…

Bruno Monsaingeon, c’est l’homme qui a approché avec sa caméra les grands fauves du siècle dernier et qui les a apprivoisés : Glenn Gould, Dietrich Fischer-Dieskau, Yehudi Menuhin, Sviatoslav Richter, Julia Varady, lui ont offert leur confiance et se sont livrés à lui, l’as de la maïeutique.

Ses secrets ? La patience, la ténacité, et un solide pedigree : il a étudié à Sciences Po et aux Langues Orientales (il parle russe et bulgare) en même temps qu’au Conservatoire de Paris ; il devient un violoniste accompli (il a joué en duo avec Menuhin, enregistré le « Quatuor à cordes » de Glenn Gould) tout en étant diplomate au Quai d’Orsay… Mais il a préféré les démiurges de la musique aux petits fours du Quai. Tant mieux pour nous.

Mais pourquoi un film signé Monsaingeon ne ressemble-t-il à aucun autre ? Il y a-t-il un secret de fabrication ? Voici sa réponse :

Bruno Monsaingeon, c’est aussi l’homme qui remet sans cesse son ouvrage sur le métier, ne se lassant jamais de ses « sujets » qu’il côtoie des années durant. Il a ainsi consacré de nombreux documentaires à Glenn Gould, Yehudi Menuhin, Dietrich Fischer-Dieskau, Guennadi Rojdestvensky, Viktoria Postnikova.

Et il n’attend pas non plus que les musiciens deviennent des légendes pour s’y intéresser : dès 2000, il fait avec le pianiste Piotr Anderszewski un film sur les « Variations Diabelli » de Beethoven, et il vient d’en tourner un nouveau avec lui. Il a aussi contribué à faire découvrir le violoniste Valery Sokolov alors qu’il était encore écolier et qu’il avait juste 17 ans.

Yehudi Menuhin, une espèce de dieu païen

Avec Yehudi Menuhin, Monsaingeon fera seize films ! Leur premier contact cinématographique date de 1972 à l’occasion d’une série pour les Chemins de la Musique à l’ORTF, et le dernier sera « le Violon du siècle » en 1995. Entre temps, la confiance entre les deux hommes est devenue de l’amitié…

« Menuhin avait décidé de s’abandonner complètement, de consacrer son âme à ce film que je voulais faire pour son quatre-vingtième anniversaire. Mais entre les concerts, les voyages et les obligations de toutes sortes, nous n’arrivions jamais à trouver du temps. Je lui ai donc proposé de tourner chez lui pendant ses vacances en Grèce, et il a accepté. Il se levait très tôt, et un jour j’ai suggéré de commencer dès son réveil. »


Extrait de Yehudi Menuhin, Le Violon du siècle

>> voir le film

« Ces images tournées à 5 heures du matin, sur la terrasse, appartiennent à mes plus beaux souvenirs. Je l’ai vu se promener dans le jardin, quasiment nu, comme une espèce de dieu païen, cueillir un citron et le tenir longuement dans ses mains, en le humant… »

L’abandon de Richter

Si Monsaingeon n’a fait qu’un seul film (en deux parties de plus d’une heure chacune) avec Sviatoslav Richter, il s’agit d’un coup de maître. Le pianiste a 80 ans quand il demande que « Bruno fasse sa biographie. » Il refuse toute caméra, mais il accepte d’être enregistré en audio, ce que fera Monsaingeon pendant un an et demi.

Alors que Richter est de plus en plus malade, le réalisateur lui propose d’habiter chez ses parents à Antibes pour se reposer. Il y restera six mois pendant lesquels, mis en confiance, il finira par accepter d’être filmé à condition de ne pas voir la caméra.

Un dispositif très compliqué est mis en place : deux toutes petites caméras sont fixées derrière lui, et l’opérateur, ainsi que tout le matériel, sont dans la cuisine. Monsaingeon a l’idée de filmer Richter en train de lire ses carnets, où il a découvert cette phrase : « Je ne m’aime pas moi-même. » Et un jour, alors que les caméras tournent et que Monsaingeon est dans la cuisine, elles saisissent cet instant bouleversant où le pianiste s’abandonne…


Extrait de Richter, l’insoumis

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« J’ai fait 26 versions de la fin du film. Après en avoir éliminé 24, il n’en restait plus que deux : une où l’on me voit lui prendre le bras et lui dire merci, et celle que j’ai finalement choisie. Mais j’avais hésité ; je me demandais si c’était impudique ou non de montrer Richter dans ce moment d’abandon. Mais quand il a vu le film une fois monté, chez madame Chostakovitch, il a dit : ‘C’est moi.’ Cela a été son seul commentaire. »

L’art d’accommoder les archives

Monsaingeon sait faire parler les hommes, mais aussi les archives. Il a passé trente ans à fouiller dans les trésors enfouis de l’ex-Union soviétique, pays qui l’intrigue pour son foisonnement de talents. Il a ainsi monté des documentaires uniques sur David Oïstrakh, l’art du violon, la vie musicale en Union soviétique. Et, avec ses propres documents, sur Glenn Gould après sa mort.
Sa conception du genre est unique :

Constitué d’archives rares, le portrait que dresse Monsaingeon du violoniste David Oistrakh est fascinant en ce qu’il nous précipite au cœur même du pacte faustien que le régime totalitaire a obligé les artistes à passer avec lui. Des musiciens tels Oïstrakh et Chostakovitch se sont ainsi retrouvés piégés dans la nasse de la terreur.
De ces deux-là, Bruno Monsaingeon nous fait entendre une conversation téléphonique enregistrée par Oïstrakh alors qu’il vient de créer le « Deuxième Concerto pour violon » du compositeur. Celui-ci, malade, a entendu le concert à la radio sur son lit d’hôpital.
Écoutez ce morceau d’histoire :


Extrait de David Oïstrakh, artiste du peuple ?

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« Dès que le concert a été fini, Chostakovitch a appelé Oïstrakh qui a aussitôt branché son magnétophone, comme il le faisait tout le temps. Il adorait les magnétophones et l’enregistrement. Cette conversation provient d’une série de cinq épisodes que la télévision soviétique a consacrée au violoniste après sa mort (en 1974) et que j’ai retrouvée… »

Le cas Gould

Monsaingeon découvre Glenn Gould par hasard, en achetant un microsillon à Moscou en 1966. C’est la révélation. Et c’est lui qui révèlera le pianiste en 1974 à un très large public. Ils ont fait sept films ensemble, ensemble parce que Gould participait entièrement aux projets. Et après la mort du pianiste, Monsaingeon a poursuivi son travail de propagateur du génie gouldien.


Extrait de Glenn Gould, au-delà du temps

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« La découverte de Gould a été mon Chemin de Damas et a orienté en grande partie mon existence. Je l’ai connu les dix dernières années de sa vie et sa mort n’a pas interrompu la relation que j’ai avec lui… Glenn Gould, c’est encore ma vie. »

Coupez !

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Daniele Gatti – Les paris d’un chef

1re partie : l’Italie

Daniele Gatti

En 2008, le chef italien Daniele Gatti succédait à Kurt Masur à la tête de l’Orchestre National de France : une lourde responsabilité pour un jeune chef de 47 ans, en regard de la figure légendaire de Masur.

Cette année 2008 était aussi marquée par deux autres événements majeurs dans la vie du maestro : c’est lui qui avait ouvert le festival de Bayreuth avec une production très attendue de « Parsifal » et qui, le 7 décembre, avait démarré la saison de la Scala de Milan avec « Don Carlo » de Verdi.

Rêve d’enfant

Si pour beaucoup, le nom de Gatti était inconnu jusqu’à sa nomination en France, c’est pour une grande part le fait de sa discrétion. Car cette flopée d’honneurs ne doit rien au hasard.

C’est aux milliers d’heures passées à travailler les partitions depuis son plus jeune âge que Daniele Gatti pense devoir toutes ces responsabilités qui l’ont d’un coup mis sous les projecteurs. Et sa carrière, il l’a menée pas à pas, depuis qu’à 13 ans, il a eu une révélation : « je serai chef d’orchestre ! ». Il faut dire qu’enfant, quand il allait à la Scala voir la « Cenerentola » de Rossini, c’est Claudio Abbado qui était dans la fosse. De quoi susciter une vocation. Et puis, chez lui, la musique était reine.

« Chaque soir, mon père rapportait un enregistrement de musique symphonique et on l’écoutait ensemble. J’achetais des partitions d’orchestre et je les suivais en écoutant le disque. C’est comme cela que j’ai éduqué mon oreille… »

Depuis son premier concert public à 19 ans, au conservatoire, avec un orchestre formé d’amis, Daniele Gatti a parcouru à vive allure les étapes qui l’ont mené à cette année 2008 : il a été directeur de l’Orchestre de l’Académie Sainte Cécile de Rome (1992-1997), du Teatro Comunale de Bologne (1997-2007), chef invité du Royal Opera House de Covent Garden (1994-2007), chef principal du Royal Philharmonic de Londres (1996-2009).

La Scala, son terrain de jeux

Alors, Gatti est-il un chef d’opéra ? Un chef symphonique ? Son « pedigree » dit les deux. En réalité, la distinction n’a pas grand sens en Italie, où les plus grands compositeurs n’ont écrit pratiquement que pour l’opéra. C’est d’ailleurs « la raison pour laquelle qu’il n’y a pas d’orchestre symphonique de niveau international », explique Daniele Gatti, et que tout jeune chef commence dans une fosse. C’est donc tout naturellement à la Scala, son terrain de jeux, que Gatti a dirigé pour la première fois avec un « vrai » orchestre en 1988.

« J’ai eu la chance d’avoir étudié au Conservatoire Guiseppe Verdi avec les meilleurs professeurs, de respirer l’air de la Scala et d’y entendre chaque soir les meilleurs chefs du monde… »

S’il respire l’air italien, Daniele Gatti a été aspiré très jeune en Angleterre et aux Etats-Unis où il a fait ses débuts en 1989 à Carnegie Hall avec l’American Symphony Orchestra. La France n’est pas encore sur son chemin…

2e partie : la France

Daniele Gatti Le successeur de Kurt Masur à la tête de l’ONF, le chef milanais Daniele Gatti, est encore un inconnu pour bon nombre de mélomanes français, même s’il a fait ses preuves à la tête des plus grandes formations.

L’orchestre qu’il prend en mains à la suite des six ans de la poigne allemande masurienne a été fondé en 1934 et il est formé de cent vingt musiciens permanents. Sa réputation est… « française » : comme les autres formations hexagonales, il est capable du meilleur mais aussi parfois du pire. Si la qualité des musiciens, individuellement, n’est jamais prise en défaut, il arrive que la cohésion, l’engagement et « l’esprit d’équipe » se mettent aux abonnés absents.

Des préliminaires qui promettent

Mais ce n’est pas du tout l’impression qu’en a eue le chef italien la première fois qu’il a dirigé l’orchestre dans la « Quatrième symphonie » de Mahler en décembre 2006 : cette rencontre s’est tellement bien déroulée que la proposition d’en devenir le directeur musical s’est faite dans la foulée.

« Je suis arrivé à Paris complètement ouvert, sans aucun préjugé, et je suis tombé sur un orchestre parfaitement flexible avec lequel j’ai aussitôt très bien travaillé. » (voir la vidéo)

Pendant son mandat, Kurt Masur avait su dynamiser les musiciens et les mener à des sommets. C’est à cet aune-là que Daniele Gatti va être jugé, ce qui ne semble en rien l’effrayer, même s’il avoue que « succéder à Masur est une grosse responsabilité en même temps qu’un grand honneur.»

Puisqu’il est question de succession, c’est Charles Dutoit qui prend la place de Gatti à la tête du Royal Philharmonic Orchestra, lequel Dutoit a été directeur musical de l’Orchestre National de France… Dans ce jeu, les cartes distribuées paraissent toujours les mêmes, ce qui fait dire à Daniele Gatti que « décidément la vie est étrange. »

Un programme qui promet

Pour sa première prestation « officielle » et très attendue à la tête de l’Orchestre National de France, en septembre 2008, Daniele Gatti avait fait le choix d’un programme risqué tellement il est riche de chefs d’œuvre, notamment français : « Prélude à l’après-midi d’un faune » et « La Mer » de Debussy, « Un sourire » de Messiaen, « Le Sacre du printemps » de Stravinsky. Mais le mot fait bondir cet homme si affable.

« C’est un risque de déclarer une guerre, pas de jouer de la musique ni d’être un artiste ! Et je déteste l’idée qu’il faille être de telle nationalité pour jouer telle ou telle oeuvre… » (voir la vidéo)

Daniele Gatti suivra les traces de Kurt Masur qui a donné avec le premier orchestre français l’intégrale des symphonies de Beethoven. Au menu, l’intégrale des symphonies de Brahms combinée à l’intégrale de la musique orchestrale de Bartok puis un gigantesque projet sur trois ans : toute la musique orchestrale de Mahler divisée en trois périodes, ouverte chacune par un symposium organisé à Paris avec d’éminents mahlériens tel Henri-Louis de la Grange. L’opéra n’est pas oublié, avec « Falstaff » de Verdi, « Parsifal » de Wagner et « Moïse et Aaron » de Schönberg.

« Avec un bon chef, tous les grands orchestres ont la capacité de changer leur son en fonction de l’interprétation. Chaque orchestre a son son, qu’il adapte à l’œuvre à interpréter. » Ce credo, Daniele Gatti a plusieurs années devant lui pour que l’Orchestre National de France le fasse sien. Il est possible qu’il y parvienne : derrière le velours, il y a une main de fer et de feu.

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Dates clés

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  • 6 novembre 1961 : naissance à Milan
  • 1988 : premier concert comme chef d’orchestre à la Scala de Milan
  • 1992 : chef principal de l’Orchestre de l’Académie nationale de Sainte-Cécile de Rome
  • 1994 : chef invité du Royal Opera House de Covent Garden
  • 1996 : chef principal du Royal Philharmonic de Londres
  • 1997 : directeur musical du Teatro communale de Bologne
  • 18 septembre 2008 : Premier concert en tant que directeur de l’Orchestre National de France

Discographie :

  • Tchaïkovski, symphonies n° 4, 5 et 6, Royal Philharmonic de Londres (Harmonia Mundi)
  • Mahler, symphonies n° 4 et 5, Royal Philharmonic de Londres (Conifer/Sony-BMG)
  • Bartok, Concerto pour orchestre et Divertimento, Royal Philharmonic de Londres (Conifer/Sony-BMG)
  • Respighi, Trilogie romaine (Fêtes, Pins et Fontaines), Royal Philharmonic de Londres (Conifer/Sony-BMG)
  • Rossini, Armide avec Renée Fleming, Teatro Comunale de Bologne (Sony)
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Ivry Gitlis – Confessions d’un violoniste singulier

Par un morne après-midi d’un jeudi 1er mai, rendez-vous à Saint-Germain-des-Prés chez Ivry Gitlis, un appartement biscornu dans un insolent désordre, des valises prêtes au départ étalées partout, comme pour mieux signifier son nomadisme de saltimbanque.

Le célèbre violoniste, fort de ses 85 printemps, dispose lui-même la caméra et prévient d’emblée qu’il ne répondra pas aux questions que j’ai préparées. Il parlera de ce qu’il veut. Pas moyen de résister.
Ivry Gitlis est une légende. Mais ce n’est pas parce qu’il mène une existence recluse et mystérieuse, comme un Carlos Kleiber ou une Greta Garbo. La légende, c’est son jeu.

La route de la chance

Cela fait quatre-vingt ans que Gitlis vit en compagnie du violon, objet physique et abstraction musicale. Et même s’il a attendu l’âge de 5 ans pour tenir entre ses mains son premier instrument, il donne l’impression d’être né avec. C’était à Haïfa, le 22 août 1922, ses parents ayant quitté la Russie pour la Palestine, alors sous mandat britannique.
Encore tout enfant, sa route croise celle de Bronislaw Huberman, célèbre violoniste qui a été l’élève à Berlin de Joseph Joachim, lui-même lié à Brahms. Le compositeur entendra jouer Huberman, et en sera très impressionné. C’est ce musicien exceptionnel qui s’intéresse à son tour au petit Ivry dont le jeu l’a enthousiasmé. Huberman décide que l’enfant doit aller étudier en Europe, et il rassemble des fonds pour financer son départ.

Gitlis se souvient de son arrivée en France…

Il a maintenant 12 ans et obtient son premier prix. Les maîtres auprès desquels il poursuit ses études, Carl Flesh, Georges Enesco et Jacques Thibaud, sont parmi les plus grands. Enesco et Thibaud le marqueront profondément. Chez lui aujourd’hui, il a à portée de la main une photo d’Enesco, qui lui ressemble comme « un frère, un père, une sœur », dit-il en s’esclaffant. « J’étais la barque et Enesco la mer. Aucun mot ne peut convenir pour le décrire : c’était la musique », dira-t-il aussi. Quant à Jacques Thibaud, c’est « un maître, mais qui n’en est pas un ». En 1939, il le rejoint à Saint-Jean-de-Luz avec sa mère, avant de partir se réfugier en Angleterre.
Bardés de tous ces héritages, a-t-il le sentiment d’appartenir à une école ? En entendant ce mot, Gitlis se rebiffe : « Il n’y a pas d’écoles, qui seraient comme des boîtes de sardines bien fermées… »

De retour à Paris, il passe le Concours Thibaud en 1951. Mais alors que la presse et le public l’acclament, le jury ne l’entend pas de cette oreille et ne lui octroie que le cinquième prix ! Cet écart d’appréciation sera la marque de toute sa vie d’artiste : c’est le prix qu’il paie pour son incroyable liberté et son indépendance d’esprit.

Le scandale qui s’ensuit a un avantage : il devient d’un coup célèbre et enregistre le « Concerto à la mémoire d’un ange » d’Alban Berg. Un coup d’essai, un coup de maître : ce disque est la référence absolue de cette œuvre qui lui va comme un gant.

Des Caprices longtemps cachés

Comparés à l’aune de la longévité exceptionnelle de sa carrière, les passages de Gitlis en studio sont relativement rares mais son legs est inestimable : il a gravé les concertos de Tchaïkovsky, Bruch, Sibelius, Bartok, Mendelssohn, Hindemith, Stravinsky, Paganini. Paganini, dont il a aussi enregistré les « Vingt-quatre Caprices » en 1976 pour Philips, à la demande du grand producteur de disques Igor Maslowski. Mais ces « Caprices » resteront enfermés dans leur boîte pendant trente ans et ne seront publiés qu’en 2007 : deux ou trois passages ne convenaient pas à Gitlis. Il ne dira pas lesquels…

Par une pudibonderie mêlée à une bonne dose de fanatisme, certains mélomanes entraînés par certains critiques ont puni Ivry Gitlis de sa liberté, comme le jury du concours Thibaud l’avait puni. Son goût du contact et de la transmission a été longtemps considéré comme de la dispersion. Car ce qui est chaudement recommandé aux musiciens d’aujourd’hui, Ivry Gitlis l’avait inventé bien avant. Mais avoir raison trop tôt est un crime.
Habitué des plateaux de télévision, il joue avec Stéphane Grapelli, avec John Lennon, joue dans des films (Un amour de Swann de Volker Schöndorff, L’Histoire d’Adèle H de François Truffaut, Sansa de Siegfried), interprète Bach pour des griots en Afrique… S’il savoure avec délices la richesse de ses talents protéiformes, ses facilités, prises pour de la facilité, sont fermement condamnées.

L’œuvre du temps

Mais le temps fait son œuvre, et la raison l’emporte sur les passions mesquines. Ivry Gitlis a sa place aujourd’hui aux côtés des grands que sont Christian Ferras, Zino Francescatti, Arthur Grumiaux, Jasha Heifetz, Yehudi Menuhin, Nathan Milstein, David Oistrakh, Isaac Stern, Henryk Szeryng rassemblés dans la collection « Classic archives », témoignages filmés des plus grands interprètes du XXe siècle. Mais parmi ces géants, il est singulier : il est vivant et continue à promener sa formidable dégaine sur toutes les scènes du monde.
Regarde-le et écoutez-le dans le troisième mouvement Melodia de la « Sonate pour violon seul » (1944) que Bela Bartok a écrite à la demande de Yehudi Menuhin. Un passage que Gitlis voit comme « un lac de montagne, très lointain, très calme. »

>> voir le film

Le voir interpréter cette page de Bartok, une de ses préférées et qui semble faire partie de son âme autant que de sa chair, permet de mesurer la singularité de son génie, qui brille comme un diamant brut : une concentration surhumaine, une sûreté technique sans faille, aucun pathos, aucune sensiblerie, la musique pure. « C’est ce à quoi j’ai toujours visé : quand je joue, je fais tout pour disparaître en tant qu’être humain au profit de la musique ».
La musique, pour se sentir vivant : « Le jour où j’arrêterai de jouer, c’est que je serai mort », aime-t-il à dire. La cause est entendue.

* À lire : L’âme et la corde, Robert Laffont, 1980.
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Lucerne – Les belles heures d’un festival de légende

 

1er épisode : de Toscanini à Furtwängler

En levant sa baguette ce jour d’août 1938, Arturo Toscanini a donné naissance au festival de Lucerne. Depuis, chaque été, la tranquillité du lac des Quatre-Cantons est troublée par une invasion de musiciens en queue de pie qui font frissonner d’émotions les plus endurcis. En vidéos et en photos, le story board du plus grand festival d’orchestres au monde.

Les fées qui se penchent sur le berceau du Festival de Lucerne portent des moustaches, des chapeaux et des baguettes magiques : normal, il s’agit de l’exemplaire Ernest Ansermet, le directeur de l’Orchestre de la Suisse romande, et du légendaire Arturo Toscanini…

Toscanini, Ansermet

Ernest Ansermet (à gauche) et Arturo Toscanini (à droite)




C’est au premier que l’on doit l’idée d’un festival à Lucerne : Ansermet cherche un point d’attache pour faire jouer son orchestre durant l’été. Lucerne, qui est un peu le Montreux de la Suisse germanophone, lui paraît tout trouvé. En 1937, le maire de la ville donne son accord pour la création d’un festival. Le second, Arturo Toscanini, farouchement anti-fasciste et qui a quitté l’Italie pour les Etats-Unis, refuse de diriger à Bayreuth et Salzbourg. Lucerne sera, d’une certaine manière, sa réponse aux invitations des nazis.

Le 18 juillet, Ernest Ansermet dirige un concert à la Kursaal de Lucerne devant 500 personnes. Le soliste est Alfred Cortot. Mais c’est un mois plus tard, en août, que le festival naît véritablement sous la baguette de Toscanini, et pas au même endroit : le Concert de Gala, qui est radiodiffusé aux Etats-Unis et qui entre aussitôt dans la légende, a lieu à Tribschen, la résidence où Wagner a écrit « Siegfried Idyll », devant 1200 personnes. C’est un triomphe. Dans les rangs de l’orchestre (nommé alors Elite Orchestra), les meilleurs instrumentistes suisses et le Quatuor Busch. Dix autres concerts dirigés par Fritz Busch, Bruno Walter et Willem Mengelberg marquent cette première saison. Souvenirs et témoignages de cet événement fondateur…

1939

Le bruit des bottes qui déferlent sur l’Europe ne réduit pas Toscanini au silence. Le chef italien dirige deux fois cet été-là le « Requiem » de Verdi, programme qui sera diffusé par 72 radios.

1940

Le festival est annulé.

1941

En chômage technique (la guerre), l’Orchestre de la Scala de Milan vient jouer deux saisons avec son chef Victor de Sabata, le successeur de Toscanini à la Scala.

1942

À l’initiative de Rudolf Leuzinger, un bassoniste de la Tonhalle Orchestra de Zuriche et de l’Elite Orchestra, il est décidé de constituer un orchestre composé des meilleurs musiciens suisses et qui sera mis à la disposition du festival. Dans le même temps, un conservatoire est créé à Lucerne.

1943

Rudolf Leuzinger est nommé directeur artistique du festival. Le Swiss Festival Orchestra est fondé : 120 musiciens venus de toute la Suisse se retrouvent pour jouer trois semaines à Lucerne. Le premier concert du nouvel orchestre a lieu le 26 août 1943, suivi par cinq autres dirigés par Carl Schuricht, Paul Klecki, et Ernest Ansermet.

Edwin Fischer

Le pianiste suisse Edwin Fischer




Cet été se déroulent les premières masters class de Lucerne, animées par Edwin Fischer. Une de ses leçons, mémorables, porte sur l’andante du « Cinquième concerto pour piano » de Beethoven. Parmi les professeurs, interviendront notamment le violoniste Carl Flesh, et les chefs et compositeurs Herbert von Karajan, Ernest Ansermet, Rafael Kubelik, Arthur Honegger, Paul Hindemith.

1944

Le 22 août, débuts à Lucerne de Wilhelm Furtwängler qui y dirigera 23 concerts jusqu’en 1954 … Mais ceci est une autre histoire.

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2e épisode : de Furtwängler à Karajan

Les plus grandes baguettes se succèdent à Lucerne, à commencer par Wilhelm Furtwängler. Et déjà la figure de Karajan se profile…

22 août 1944

Invité par Ernest Ansermet dont il est un ami depuis leur rencontre en 1922, Wilhelm Furtwängler vient pour la première fois à Lucerne en août 1944 pour y diriger le Swiss Festival Orchestra. Inquiet de la situation, il profite de ce séjour en Suisse pour y laisser son fils Thomas et sa femme Elisabeth, qui est enceinte. Il revient diriger à nouveau à Lucerne en 1947 après son procès en dénazification. Il sera finalement blanchi par les Forces alliées, grâce notamment au témoignage capital de Yehudi Menuhin, qui parle ici de leur rencontre :

Entre 1944 et 1954 (l’année de sa mort), le chef allemand aura dirigé vingt-trois fois à Lucerne cinquante et une œuvres. De ces passages, il reste des témoignages bouleversants, comme les enregistrements du « Concerto pour violon » de Brahms avec Yehudi Menuhin ou la « Neuvième Symphonie de Beethoven ».

1945

Deux as du clavier, le roumain Dinu Lipatti et le suisse Edwin Fischer, viennent jouer en récital, tandis que violoncelliste Pablo Casals, qui refuse de se produire sur scène depuis que Franco a pris le pouvoir en Espagne, fait une exception pour Lucerne.

1946

La voix entre en scène à Lucerne avec « L’Histoire du Soldat » de Stravinski.

1947

Une belle année : accompagné de l’English Opera group, Benjamin Britten vient diriger deux de ses œuvres, le « Viol de Lucrèce » et « Albert Herring », tandis qu’Elisabeth Schwarzkopf et Hans Otter sont les solistes du « Requiem allemand » de Brahms dirigé par Furtwängler.

1947

Alors qu’il est interdit de podium à cause de son passé nazi, Herbert von Karajan fait ses débuts à Lucerne, premier lieu musical à l’inviter depuis la fin de la guerre. Des débuts discrets, qui sont pourtant les prémices de son omniprésence sur les bords du Lac des Quatre-Cantons. Wilhelm Furtwängler, qui apprécie peu le chef autrichien, exigera d’avoir toujours un cachet supérieur au sien (même symboliquement, d’1 franc).

Karajan Tusa

Karajan (à droite), en 1948 à 40 ans, avec le violoncelliste Antonio Tusa




Quelques jours avant, le chef tchèque Rafael Kubelik, qui quitte cette année-là son pays pour les États-Unis, fait lui aussi ses débuts à Lucerne.

1949

Yehudi Menuhin enregistre le « Concerto pour violon » de Brahms avec le Swiss Festival Orchestra dirigé par Wilhelm Furtwängler tandis que le grand Bruno Walter dirige cet orchestre pour la première fois.

1950

Une constellation d’étoiles brille dans le ciel de Lucerne : Bruno Walter, Herbert von Karajan, Ernest Ansermet, Rafael Kubelik, Ferenc Fricsay, Wilhelm Furtwängler… Après des débuts difficiles et la période troublée de l’après-guerre, le festival de Lucerne a atteint son rythme de croisière (de grand luxe). Il est devenu le passage obligé des plus grands orchestres et des plus grands chefs.

Kubelik

Le chef tchèque Rafael Kubelik, qui décèdera à Lucerne en 1996



22 août 1954

Wilhelm Furtwängler, à la tête du Philharmonia orchestra, dirige son ultime « Neuvième symphonie » de Beethoven. Il meurt trois mois plus tard, le 30 novembre. Cette vision hallucinée de l’oeuvre de Beethoven est entrée dans la légende de l’interprétation.

22 août 1957

Herbert von Karajan, qui a pris la succession de Furtwängler à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Berlin, dirige le Swiss Festival Orchestra pour la première fois tandis que l’astre des orchestres, le Philharmonique de Vienne, fait ses débuts à Lucerne. Dorénavant, il ne manque plus à ce tableau d’honneur des orchestres que le Philharmonique de Berlin…

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3e épisode : de Karajan à Abbado

Chefs et orchestres prestigieux se succèdent au bord du Lac des Quatre-Cantons où Herbert von Karajan prend ses quartiers d’été.

L’histoire de Herbert von Karajan avec le festival de Lucerne est particulière. Resté fidèle à la manifestation qui a été la première à lui ouvrir les portes en 1948 malgré les ombres de son passé, le chef autrichien y donnera soixante-dix concerts jusqu’en 1988, un an avant sa mort. Il dirige toujours aux mêmes dates : le 31 août et le 1er septembre. Ce qui permet à ses fans de réserver d’une année sur l’autre…

Le voir évoquer ses souvenirs est unique. On comprend dans ce document (interview de 1967) les raisons de sa fidélité historique à Lucerne : les organisateurs du festival ayant été les premiers, pendant la période d’après-guerre, à lui redonner une place sur la scène musicale. Dans un autre entretien (1988, un an avant sa mort), il nous parle justement de cette période : “Je travaillais quatre heures le matin, quatre heures l’après-midi. Je ne déjeunais pas faute d’argent. À la place, j’allais à l’office de tourisme suisse, je rêvais en regardant les photos du Matterhorn (le Cervin).”

Quant au festival lui-même, après le temps de l’enfance où chaque mois et chaque année comptent, il est entré dans l’âge adulte où tout va beaucoup plus vite. De plus, après les « émois » des débuts, l’habitude s’installe. Les phalanges internationales les plus prestigieuses prennent chaque été le chemin de Lucerne, et cela n’étonne plus personne (voir liste à la fin).

1958

L’Orchestre Philharmonique de Berlin, dont Herbert von Karajan est directeur à vie depuis 1955, vient à Lucerne pour la première fois. À partir de cette date, la Rolls des orchestres honorera le festival de sa présence chaque été (excepté en 1960 et 1984) .

1963

Le Concours Clara Haskil fait désormais partie du festival. Dans le jury, Geza Anda, Arthur Grumiaux, Mieczyslaw Horszowski, Nikita Magaloff, Rafael Kubelik et Igor Markevitch.

1966

Claudio Abbado (33 ans) et Daniel Barenboim (24 ans) font leurs débuts lucernois.

1970

Le programme devient thématique : ce sera Beethoven dont on fête cette année-là le bicentenaire de la naissance. Le festival se dote aussi d’une nouvelle série dédiée à la musique contemporaine : Perspectives, inaugurée par Mauricio Kagel.

1970

Irruption sur la scène du festival du rare chef roumain Sergiu Celibidache.

1973

À 13 ans, et sous la houlette de son Pygmalion Herbert von Karajan, la violoniste Anne-Sophie Mutter joue pour la première fois à Lucerne. Plus de trente ans après, en janvier 2008, elle viendra à Lucerne rendre hommage à son mentor à l’occasion du centenaire de sa naissance.

Mutter

Déjà très appliquée, la jeune Anne-Sophie Mutter



1988

L’année du premier festival de Pâques. Le 31 août, Karajan dirige son dernier concert avec l’Orchestre Philharmonique de Berlin. Il meurt un an plus tard, le 16 juillet 1989.

1990

Claudio Abbado, qui a succédé à Karajan à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Berlin, dirige pour la première fois à Lucerne la formation berlinoise.

22 août 1992

Dernier concert du Swiss Festival Orchestra.

1994

La ville de Lucerne décide de construire un nouveau centre culturel. L’architecte Jean Nouvel est choisi pour le projet.

11 septembre 1996

La vieille salle du Kunsthaus voit se dérouler son dernier concert, avec l’Orchestre Philharmonique de Vienne dirigé par Sinopoli.

Kunsthaus

Le Kunsthaus, détruit en 1997



1998

Une année riche en événements pour le soixantième anniversaire du festival : création d’un troisième festival, de piano celui-là, et ouverture du Centre de culture et des congrès avec une salle de 1800 places. Au programme du concert d’ouverture, une œuvre de Wolfgang Rihm et la « Neuvième Symphonie » de Beethoven avec l’Orchestre Philharmonique de Berlin et Claudio Abbado à la baguette. Une nouvelle ère commence…

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4e et dernier épisode : l’ère Abbado

Après les ères Furtwängler et Karajan, voici venue l’heure de Claudio Abbado qui préside aujourd’hui aux destinées du festival.

En 1966, à 33 ans, Claudio Abbado fait ses débuts à Lucerne. Impossible alors pour lui d’imaginer que, trente ans plus tard, il serait choisi pour inaugurer la nouvelle salle construite par Jean Nouvel pour le festival de Lucerne. Et pourtant c’est lui qui, en 1998, dirige l’Orchestre Philharmonique de Berlin dont il est alors le directeur musical lors de ce fameux concert d’ouverture.

Centre Jean Nouvel

Centre Jean Nouvel Imaginé par Jean Nouvel, le nouvel espace culturel (KKL) contient une salle de concert de 1 800 places.



1999

Première programmation du nouveau directeur Michael Haefliger, qui préside toujours aujourd’hui aux destinées du festival. Il ouvre la manifestation à de nombreux bouleversements, dont la place importante dédiée à la musique d’aujourd’hui est une des plus manifestes.

Haefliger

Michael Haefliger



2001

Pour la première fois, le festival prend un orchestre en résidence : l’heureux élu est l’Orchestre symphonique de Chicago.

2002

Cet été-là, cinq parmi les orchestres internationaux les plus prestigieux sont accueillis en résidence : Berlin, Los Angeles, Vienne, Chicago, et le Concertgebouw d’Amsterdam. Qui dit mieux ?

2003

C’est l’année du grand bond en avant. Depuis la disparition du Swiss Festival Orchestra il y a dix ans, le festival a de nouveau son propre orchestre : l’Orchestre du Festival de Lucerne qui donne son premier concert dirigé par Claudio Abbado. Au programme, la « Deuxième symphonie » de Mahler. Dans les rangs, des solistes comme Natalia Gutmann, Renaud et Gautier Capuçon, Sabine Meyer, les membres du Quatuor Alban Berg et du Quatuor Hagen. Les musiciens du Mahler Chamber Orchestra forment la base de cette nouvelle formation. Écoutons-les :

2003, c’est aussi l’année des records : 38 jours de festival, 31 concerts symphoniques, 5 orchestres en résidence, 18 créations mondiales dont 14 commandées par le festival, 400 journalistes accrédités… Une Académie pour la musique d’aujourd’hui dirigée par Pierre Boulez voit aussi le jour.

2004

120 étudiants de très haut niveau sélectionnés dans le monde entier participent à la première académie dirigée par Pierre Boulez. Rendez-vous cet été-là avec les stars actuelles de la baguette, Sir Simon Rattle, Valery Gergiev, Mariss Jansons…

2005

Pour la première fois, l’Orchestre du Festival de Lucerne, dirigé par son fondateur et chef Claudio Abbado, joue « hors Lucerne » : il est accueilli en résidence à Rome. 17 000 personnes feront un triomphe aux 11 concerts proposés. Solistes : Maurizio Pollini et Martha Argerich.

Argerich Abbado

Martha Argerich et Claudio Abbado



2006

Après Rome, Tokyo : la formation lucernoise avec son chef Abbado se produisent au Suntory Hall.

2007

Après Rome, Tokyo, New York : c’est l’Orchestre du Festival de Lucerne qui est choisi pour ouvrir la saison de Carnegie Hall. Michael Haefliger annonce la réalisation future d’un rêve : la construction d’une salle modulable adaptée à l’opéra, la musique de chambre et la musique expérimentale.

2008

Janvier : la violoniste Anne-Sophie Mutter rend hommage à Herbert von Karajan à l’occasion du centenaire de sa naissance. 13 août : concert d’ouverture en hommage au soixante-quinzième anniversaire de Claudio Abbado. 29 août : concert de l’Orchestre de Paris après quinze ans d’absence (Rückert Lieder et Symphonie n°1 « Titan » de Mahler dirigé par Christoph Eschenbach). 21 septembre : fin du festival.

2011-2013

La salle modulable ouvre ses portes…

Plan Salle

Salle modulable



En guise de conclusion, une hypothèse : et si, depuis soixante ans, le fil rouge du festival, le ciment qui a maintenu debout l’édifice, n’était autre que l’Orchestre Philharmonique de Berlin ? Par le nombre impressionnant des concerts qu’ils y ont donnés, ses trois directeurs musicaux successifs Wilhelm Furtwängler, Herbert von Karajan et Claudio Abbado, ont de facto imprimé de façon indélébile leur marque sur le festival, chacun à leur manière, mais avec un point commun : l’Orchestre Philharmonique de Berlin.Somme toute, rien de plus normal : pour être et rester le plus grand festival au monde d’orchestres, il faut avoir avec soi les « patrons » du plus grand orchestre du monde (celui de Vienne étant hors course puisqu’il se passe de directeur musical depuis quelques décennies). Et comme des aimants, les Berliner Philharmoniker et leurs chefs ont attiré dans leur orbite les plus belles phalanges et les plus grandes stars. Un cercle vertueux.

Orchestres :

leurs premières fois à Lucerne…

- NHK (1960)

- English Chamber Orchestra (1961)

- Pittsburg (1964)
- Radio bavaroise (1965)
- Cleveland (1967)
- New York (1968)
- Orchestre philharmonique tchèque (1969)
- Concertgebouw d’Amsterdam (1972)
- Los Angeles (1975)
- Chicago (1978)
- Boston et Staatskapelle de Dresde (1979)
- Royal Philharmonic Orchestra et les Jeunes de la Communauté (1980)
- London Symphony Orchestra et Philadelphie (1982)
- Jeunes Gustav Mahler (1990)
- Tonnhalle de Zurich (1991)
- Oslo (1993)
- Birmingham (1996)
Merci à Michele Paparone (bureau de presse du festival de Lucerne)

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Voir aussi le film De Toscanini à Abbado, L’histoire du festival de Lucerne
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